C‘que c’est beau la photographie
Les souvenirs sur papier glacé
Pas d’raison pour qu’on les oublie
Les beaux yeux, les beaux jours passés.
Sujet au vertige, je me souviens avoir connu tout jeune, peut-être à l’âge de cinq ou six ans, ma première frayeur sur les gradins du Cirque Medrano, de passage à Nantes. C’était dans les années cinquante, le pavé nantais était encore incrusté de rails et je surveillais, par la lunette arrière, le tramway qui ferraillait à notre poursuite, persuadé qu’il allait tamponner l’arrière de notre voiture. Après cet apprentissage de la grande ville et de ses dangers, il avait fallu se confronter à la hauteur des gradins disposés autour de la piste et surtout au vide qui s’ouvrait sous mes pieds. J’ai gardé cet instant en mémoire et il resurgit devant ces photographies de groupes qui défient l’équilibre sur de frêles installations provisoires pendant que le photographe se prépare à les immortaliser.

Pour réaliser cette photo de mariage, en février 1911, on devait faire appel à un photographe, et avant toute chose, à un menuisier, ce qui, à l’époque, ne manquait pas. Anne Bonnin, 20 ans, épousait ce jour-là René Ouvrard, 28 ans.
Une fois l’installation réalisée et testée, restait, comme pour un plan de table, à définir les places en tenant compte de la hiérarchie familiale et générationnelle, mais peut-être aussi des risques et des aptitudes de chacun, afin de réussir l’unique souvenir photographique de cette mémorable journée.
C’que c’est beau la photographie
Ne bougeons plus ! l’amour va passer
1, 2, 3, c’est la plus jolie
Agrandie, vous l’encadrerez

De plus en plus fort ! Pour que l’objectif englobe tout ce petit monde, il faut monter encore plus haut ! Mon Dieu, quelle installation ! Certes, les bébés et les jeunes enfants ne chargent pas trop la structure installée à l’hôpital Biochaud dans les années 30. On vient d’ailleurs de les peser, mais c’est pour vérifier leur bonne santé, non pour éviter d’atteindre le poids excessif qui fragiliserait l’ensemble. N’empêche, c’est impressionnant.
Ne bougeons plus
Attention 1, 2, 3, j’appuie !
On sourit pour l’éternité.
A plusieurs étapes de la vie, on peut se trouver confronté à cet exercice photographique de groupe et même sans être victime d’une mésaventure, le vivre avec terreur, ou plaisir. Voici deux photos de classes, fort différentes !

La photographie ne semble pas, sur ce cliché, déclencher beaucoup de sourires. Est-ce l’opérateur caché derrière sa chambre noire ou les deux instituteurs qui impressionnent le plus ces pauvres élèves ?
Ne bougeons plus
Attention 1, 2, 3, j’appuie !
On sourit pour l’éternité.
C’que c’est beau la photographie…
Quelques années plus tard, il n’y a plus de surveillant. La photo de « la classe » précède une journée festive. La classe 44 challandaise montre des visages beaucoup plus décontractés, mais néanmoins, sérieux.
C’que c’est beau la photographie
On choisit l’instant et l’endroit
Pas d’raison pour qu’on les oublie


Jusqu’ici, tout s’est bien passé, mais il fallait bien pour achever notre affaire, trouver l’incident qui prouve la fragilité de ces installations. Il figure dans les cahiers de l’abbé Grelier, à l’année 1913. Voici l’article paru dans « L’express de l’Ouest » le samedi 17 mai 1913 :
« Le jeudi 15 mai, le 65e régiment d’infanterie au complet, se rendant aux Sables, a cantonné dans notre ville. Une foule nombreuse se pressait à l’entrée de la route de La Garnache lorsque le régiment y arriva à midi un quart. Malgré la température très lourde, malgré les routes boueuses, malgré une étape de 32 kilomètres, nos pioupious défilèrent crânement aux accents de Sambre et Meuse et la sympathie chaleureuse des Challandais leur fit bientôt oublier leur fatigue. »

« A cinq heures, il y eut concert, près des petites halles. Pour la circonstance, la municipalité avait fait élever une estrade en bois où la musique du 65e avait pris place. Après avoir exécuté, pour le plus grand plaisir de nos concitoyens, trois jolis morceaux, les musiciens, sur ordre de leur chef, se levaient à nouveaux, lorsqu’un craquement sinistre se fit entendre, et l’estrade s’effondra d’une pièce, entraînant les exécutants dans sa chute. Après un instant d’effroi bien compréhensible, on se précipita, mais déjà, l’un après l’autre, les musiciens se relevaient de l’amoncellement des poutres, des bancs et des chaises brisées.
« Quelques secondes avant l’accident, une troupe d’enfants s’amusait sous cet édifice par trop rudimentaire et on conçut les plus vives craintes sur leur sort après l’effondrement. Grâce à Dieu, un seul parmi ces enfants fut légèrement touché aux jambes par une poutre au moment précis où il sortait rejoindre ses camarades. Quelques soldats légèrement atteints, plusieurs instruments brisés ou endommagés, tel est le bilan de cet accident qui aurait pu avoir des conséquences très grandes.
« A peine remis de leur forte émotion, les musiciens continuèrent et achevèrent leur concert et ce fut un grand succès pour l’excellente musique du 65e et pour son sympathique chef. »
Le photographe n’était pas là pour saisir l’instant et la technique d’alors ne le permettait pas. Aujourd’hui, les téléphones portables crépiteraient et les réseaux s’animeraient. Malgré la fragilité des praticables, on était quand même plus tranquilles autrefois !
C’que c’est beau la photographie
Pas de raison pour qu’on les oublie
Les belles heures des beaux autrefois
Sources : archives de la Vendée – Maison de l’Histoire – collection personnelle. C’que c’est beau la photographie : Les Frères Jacques ; paroles H. Degex.
© La Maison de l’Histoire, 7 mai 2026 – Erick CROIZÉ
