On vous raconte des histoires / 6 – La tradition carnavalesque et le scandale du Mardi Gras en 1926

Manifestement, et aussi loin que l’on puisse remonter dans les archives de la presse dont nous disposons, les Challandais du bourg, jusqu’aux années 1960, cédaient avec plaisir et joie au travestissement.

Le très ancien Carnaval de Nantes en fut peut-être la source d’inspiration car, plus que toutes les autres catégories sociales, les commerçants et artisans challandais, longtemps dépourvus d’établissements bancaires locaux, étaient obligés de fréquenter la Cité des Ducs pour leurs affaires. Il se créa alors des liens, et c’est probablement ces échanges qui vont présider à cet esprit de fête.
On remarque d’ailleurs l’omniprésence des troupes nantaises venues prêter régulièrement leurs talents tout au long de la première moitié du XXe siècle. Pour la musique, la comédie, le burlesque ou les clowneries, les groupes seront nombreux à débarquer à la gare, point de départ de joyeux défilés.

Les Challandais étaient des adeptes de Mardi Gras, moins du Carnaval de la Mi-Carême. Ces deux moments festifs s’intercalaient tous deux après une période de jeûne imposée par la religion catholique. Carnaval, ou les jours gras (Mardi Gras), s’incrustait entre le jeûne des quatre semaines de l’Avent précédant Noël, nommé le Carême de la Saint-Martin et le jeûne des quarante jours qui précédait la fête de Pâques.
Les Jours Gras de février où l’on faisait Carnaval étaient donc une pause salutaire entre ces deux périodes d’abstinence, très surveillées par l’Eglise, et dont le non- respect pouvait, à l’époque de Charlemagne, entraîner la peine de mort. Sacré Charlemagne !
Même si les récalcitrants étaient fort nombreux, cette pause culinaire et festive qui débutait à la fin du onzième jour de février, était pleinement ressentie « comme l’avoine à midi dans le repas d’un cheval ».
Est-il besoin de le rappeler, les jours gras sont ceux où l’on peut consommer de la viande, contrairement aux jours maigres, où la viande est bannie et remplacée par le poisson.
Pour fêter le retour des jours gras, les garçons bouchers de Paris défilaient costumés par la ville, tenant un bœuf gras par les cornes. C’était le signal du commencement des réjouissances où toutes les chaînes tombaient : la place publique appartenait au peuple qui s’y donnait pleine licence. On va partout masqué et l’incognito autorise toutes les audaces et les assemblages les plus surprenants. Les registres des églises des mois d’octobre, novembre et décembre n’étaient-ils pas ceux qui comptaient le plus de baptêmes ?
Rabelais raconte, dans son Pantagruel, comment les hommes et les femmes, s’étant empiffrés de nèfles, « il leur advint au corps une enflure horrible, mais non à tous en un même lieu. Car aucuns enflaient par le ventre et le ventre devenait bossu comme une grosse tonne, lesquels furent tous gens de bien et bons gaillards. » De cette race naquit saint Pansart, orthographié souvent saint Pansard, qui dans les textes vola souvent la vedette à Mardi Gras. 

Les Challandais construisaient des chars pour fêter le quatorze juillet, et au mois de mai l’arrivée du printemps. Ce char impressionnant, aussi haut que la quincaillerie Roux, à droite, s’intitulait : « A la recherche d’un Roi »

Le Carnaval de la mi-carême marquait lui, le vingtième jour du carême des fêtes de Pâques. Là aussi, il s’agissait de faire une pause dans l’abstinence et d’une façon très pragmatique, de consommer les quantités d’œufs qui s’étaient accumulés et auraient été perdus au-delà de vingt jours. La réalisation de crêpes, de beignets et de Foutimassons à ce moment précis, n’a d’autre raison.

On connaît le très célèbre Carnaval de Venise dont le mythe se répandit dans toute l’Europe à partir du XVIIe siècle.

Là aussi, le but premier était d’abolir les contraintes sociales habituelles. Derrière le masque, le riche disparaît et le pauvre devient son égal. Plus besoin de saluer ses connaissances qui sous le masque, apparut au XIIIe siècle, et le travestissement, ne peuvent deviner qui elles rencontrent. La transgression des règles devenait possible sans fâcheuses conséquences, avec cependant, quelques interdits à ne pas dépasser.

Nantes célébrait les deux carnavals, celui de Mardi Gras et celui de la Mi-Carême. Les joyeux défilés débridés arpentaient les rues de la ville entre deux haies, non de spectateurs armés de smartphones comme maintenant, mais d’une masse de personnes, elles aussi costumées, grimées et masquées qui n’hésitaient pas à s’immiscer dans le cortège, lançant des pommes cuites, des trognons de fruits ou de choux, prenant à partie les personnages représentés.

On remplaça progressivement les fruits par des pétales de fleurs, puis les artisans proposèrent leur invention : le confetti. Les premiers confettis étaient en fait des dragées, sorte de pâte mêlée à des fruits. Puis ce fut au tour de l’industrie de confectionner des ronds de papiers colorés. Le confetti que l’on connaît n’a pas le charme de ses prédécesseurs lorsqu’il apparaît à la fin du XIXe siècle mais va connaître, avec le serpentin, un développement rapide. Le papier va s’imposer, même si une réglementation des polices municipales de certaines villes interdisait « le jet de confettis dans les rues et places de la ville ».

La liberté offerte autrefois lors de ces deux périodes connaissait déjà certaines limites. En 1745, un scandale éclata à Nantes lorsque deux nantais se présentèrent pour défiler, portant sur les épaules, des masques représentant une paire de fesses ! L’auteur du masque fut arrêté et condamné à trois livres d’aumône et les deux carnavaliers à 100 livres.

Les masques, plus tard les grosses têtes, vont se développer lorsque la célèbre Maison Peignon, fondée en 1853 par une couturière de génie sollicitée pour réaliser des costumes de Pierrot, va ajouter à ses talentueuses créations, les masques. Eugène Peignon va créer alors une véritable collection, heureusement en partie conservée.

Photos © Bernard Renoux – dans la collection des masques de la maison Peignon, présentée dans le n° 48 du magazine 303 en 1996, deux masques que l’on retrouve sur la photographie ci-dessous. C’est la célèbre troupe de La Cloche, présente à Challans à l’invitation du Comité des Fêtes, dans les années 1920
Les deux masques en question entourent le personnage central

A Nantes, les bals costumés étaient courus et le premier bal masqué eut lieu en février 1729, à l’occasion de Mardi Gras. A Challans aussi, mais plus tard, au début du XXe siècle, on privilégia le bal masqué au défilé du carnaval de la mi-carême. On peut toutefois noter que les Fêtes des fleurs, qui saluaient le retour du printemps, tenaient lieu, comme dans beaucoup de villes, de défilé carnavalesque.

Le 12 mai 1909, le Comité des Fêtes proposa une première édition. La seconde dut attendre 1926. Les trois années suivantes on récidiva mais en 1930, des querelles internes enterrèrent ce rendez-vous. On retrouvera des chars dans les rues pour l’arrivée de l’eau courante, mais le rapport avec la mi-carême n’existait plus.

Attention ! Comme nous allons le découvrir, masques ou caricatures ne font pas toujours rire. Bécassine, dessin extrait de « Bécassine mobilisée », « une bonne provinciale vue par les bourgeois » fit l’objet de nombreuses critiques, malgré son indéniable succès

Que se passa-t-il donc en 1926 ?

« A l’occasion du Carnaval, » écrit la presse, « deux grands bals masqués et travestis, qui promettent d’être brillants et animés, auront lieu, dimanche 14 et mardi 16 courant, à la Salle des Fêtes. Cinq prix, dont les premiers de 50 frs seront distribués aux groupes et individuels les plus originaux.
« Mardi 9 au plus tard, les amateurs qui désireraient louer des costumes ou bien acheter des tissus pour en faire confectionner en trouveront un grand choix ainsi que des accessoires, à la Salle des Fêtes. Prix d’entrée : 3 et 2 frs pour les travestis, le dimanche et 2 et 1 fr pour les travestis le mardi.
Une mise décente sera de rigueur ».

Un dernier détail qui a son importance de même qu’il faut savoir que travesti, en 1926, n’était synonyme que de déguisement. Toutefois, le travestissement d’un sexe pour un autre était interdit par la religion, notamment pour les troupes de patronages catholiques.

Le scandale arriva pourtant cette année-là

L’Écho de la Loire du jeudi 18 février 1926 titre : « Un scandale ! »

« Dimanche soir, à l’occasion du Carnaval, une fille s’est déguisée en prêtre vêtue non seulement d’une soutane mais aussi d’un surplis et coiffée d’une barrette ; elle était accompagnée de sa digne sœur déguisée en Sainte Vierge, portant une écharpe où on lisait cette inscription : Notre-Dame des Pleurs.
« Ces deux filles se sont d’abord présentées à la Salle des Fêtes où on leur a fait bon accueil, ce qui permet de juger ceux qui ont la responsabilité de cette salle.
« Peu de monde dans la salle parait-il, ces filles en quête d’admirateurs plus nombreux s’en allèrent au Café du Commerce et au Café de l’Hôtel de Ville. Que n’ont-elles pas poursuivi leur route jusqu’à Bordeaux ! Elles auraient trouvé la secte de Notre-Dame des Fleurs. Elles n’auraient pas déparé le groupe ».

Le Dépêche Vendéenne du 28 février 1926 s’empare elle aussi du sujet :

« La police municipale de Nantes rappelait, à l’occasion du carnaval, que tout travesti contraire aux convenances et à la décence, ou tendant à jeter le ridicule sur tel groupe de citoyens était rigoureusement interdit. Oublieux de cette défense, deux énergumènes, déguisés en capucins furent arrêtés et conduits au poste. Il est regrettable qu’à Challans, les responsables de la bonne tenue publique n’aient pas eu la même vigilance. Il ferait beau voir un masque déguisé en préfet ou singeant Monsieur le Président de la République !!! A l’ours (1) immédiatement et ce serait mérité ! Par ce temps d’anarchie et de soviétisme (sic), toutes les autorités, les civiles comme les spirituelles, ne sont pas à diminuer dans l’estime et le respect du peuple ».

A Challans, le curé Bombon remporta le deuxième prix, ex-æquo avec une femme travestie en Marocaine. L’affaire fut donc surtout montée en épingle par les journaux nantais. En voici peut-être la raison.

Le second personnage, présenté comme la sœur de Bombon est travesti en Vierge mais, surtout, porte une écharpe avec l’inscription « Notre-Dame des Pleurs ».

Le nom de cette secte, partie de Bordeaux, a en effet touché la Cité des Ducs en 1919, et l’affaire qui fit scandale est donc encore suffisamment récente dans les mémoires.

Nous sommes à Bordeaux. Pour résumer brièvement, Marie Mesmin (1867-1935), atteinte de diabète et de tuberculose, se rend à Lourdes dans l’espoir d’une guérison qu’elle n’obtiendra pas. Elle y achète une Vierge en plâtre – Notre Dame de Lourdes – qu’elle place dans la cuisine de sa loge de concierge.

Un jour, alors qu’elle lui adresse ses dévotions, la statue se met à pleurer et Marie Mesmin, comme Jeanne d’Arc, se croit chargée d’une mission : pour sauver la France des malheurs qui l’attendent, elle doit renoncer à « chasser Dieu du pays ».

On se souvient qu’en 1905, on procéda à l’inventaire des biens de l’Eglise consécutif à la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

En 1909, elle fonde un culte sous le nom de Notre-Dame-des-Pleurs, que l’archevêque de Bordeaux condamne sévèrement. La secte va toutefois prospérer à partir de 1919, où, souffrant de plus en plus, Marie Mesmin se prétend envoûtée par deux prêtres. L’un, catholique, l’abbé Desnoyers, réside à Bordeaux, l’autre appartient à l’église orthodoxe et officie à Nantes. Quatre des disciples de la secte vont alors monter une expédition punitive et mener une « croisade » jusqu’à Nantes pour chasser le démon !

Le pauvre Archimandrite Joseph Saboungi (2) sera ligoté et flagellé. L’agression extrêmement violente se terminera devant les tribunaux correctionnels, mais la couverture médiatique des deux procès rendra célèbre la secte au plan national. Elle comptera bientôt deux milles adeptes, mais restera comme un mauvais souvenir en mémoire des Nantais.

Le bal masqué du Mardi Gras challandais bénéficia ainsi d’une exposition dont les organisateurs se seraient probablement bien passés, se faisant tancer par l’Écho de la Loire qui terminait ainsi son article :

« Maintenant nous posons une question : est-il permis à un maire, est-il permis à des gendarmes de laisser séjourner dans un théâtre ou dans des cafés, une fille déguisée en prêtre et revêtue de vêtements liturgiques ? Monsieur le maire et messieurs les gendarmes n’ont sans doute pas vu ce dégoûtant spectacle. Soit. Mais étant informés, quelles mesures comptent-ils prendre ? »

Les réserves exprimées plus haut par la presse, concernant la représentation détournée d’officiels, ne semble jamais avoir dérangé les Challandais. Voici un faux préfet descendant de l’autorail, salué sur le quai de la gare par un faux maire, sous l’œil complice de Léon Bailly
Voici, pour finir en beauté, les trois mêmes devant la scène du Grand Bois en 1946. Un lieu disparu où les bals de sociétés, masqués et travestis, ont marqué la société challandaise

On oublia le scandale de 1926. Les Challandais allaient, cinq ans plus tard, inaugurer la nouvelle salle des fêtes, construite au-dessus du marché où après chaque spectacle, on dansait souvent jusqu’au petit matin, travestis ou non, suivant l’occasion. Le bal du Grand-bois prit la suite et jusqu’aux années 1960, les soirées costumées étaient courues.

Erick Croizé

Notes
(1) A l’Ours : écarter, réprimer.
(2) Archimandrite : prêtre important dans l’église d’Orient.

Sources : Shenov et Archives de la Vendée – Les fêtes populaires de l’ancienne France – Gargantua de Rabelais.
Illustrations : Pays Thouarsais et Bécassine collection personnelle – A la recherche d’un Roi et Troupe de la Cloche collection Breteau – Masques collection Peignon : publication 303 n° 48 article de Philippe Hervouet ; photographies © Bernard Renoux. A noter que la Revue 303, dans son n°173 paru en 2022, reprend l’article sur les masques Peignon.
Photographies : gare de Challans : Collection Breteau ; Léon Bailly au Grand Bois collection Anne Gauthier.
Remerciements : merci à Carine Sellin et Bernard Renoux – Revue 303 – pour leur participation.


© La Maison de l’Histoire, vendredi 7 mai 2026 – Erick CROIZÉ